L’évidence

 

Un texte de travail, écrit il y a quelques mois, retrouvé par hasard au fond d’un dossier sur mon ordi…

 

L’évidence

Je vais te le dire sans détour. J’en aime un autre, enfin, une autre que toi.

Sans détour, car depuis peu j’ai choisi de ne plus les emprunter, leur préférant les contours nets de ma réalité, de ma propre vérité. Eux qui m’emmènent sur ces autres contours délicats et soyeux, ceux de mon corps, de mon âme, et j’ose, de mon cœur.

J’en aime une autre que toi.
Comment pourrait-il en être autrement ? Car qui es-tu pour moi ?
Et pourtant, lorsque je pense à toi, je sais qu’un jour prochain, c’est toi que j’aimerai.

Ce soir, je m’en excuse, mais c’est d’elle que je veux te parler. D’elle et moi et peut-être un peu de moi aussi.

Je réalise ce soir que t’écrire me permet de déposer ces quelques mots pour la première fois.
Ceux que je tais, que je cache. Même à moi. Passagers clandestins d’un instrument de chair au rythme défaillant, bricolé depuis un ustensile fêlé, resté hors service si longtemps.

Pourtant il aura suffi d’un regard pour le réanimer.

Je me rappelle, c’était un lundi. Le soleil brillait et il faisait chaud. Je portais mon corsaire en jean beige, mon top à bretelles bleu. Je suis arrivée la dernière, stressée. Ils m’attendaient tous et parmi cet immense groupe, je n’ai vu qu’elle, là, au centre. Comme happée, je ne pouvais me détacher de la pureté de son visage, de la musique de sa voix, et de ses yeux. Ils livraient toute l’intensité de son essence en un seul instant. Je n’ai pu lutter. L’évidence.

J’ai nié malgré tout. J’ai tu ce grondement qui montait au fond de moi, qui se mutait progressivement en un bruit doux, irrégulier et instable, mais étrangement rassurant, comme un vieux souvenir de quand on est enfant. Je l’ai caché sous mon désir, mon attirance. Sous ma sexualité que je laissais exister depuis peu. Sous cette liberté que je revendiquais, et en ça, nous nous sommes reconnues, vivantes, émerveillées, connectées, de la même tribu.

Ces trois jours se révélèrent magiques. Je me suis illuminée comme une ampoule à qui l’on donnait enfin de l’électricité. Et je l’ai vu, dans ses yeux. Ce regard, son regard sur moi. Beau, entier, vulnérable et bienveillant. Celui avec lequel aucun homme ne m’avait jamais caressée. Celui qui me voyait moi, enfin, telle que j’étais et qui m’acceptait totalement, belle dans mon imparfaite humanité. Peut-être comme je n’avais jamais osé me montrer, je le comprends maintenant.
Je ne te l’ai pas dit mais faute au temps, à la vie, à nos vulnérabilités, nos corps n’ont pas vraiment pu se gouter. Nous avons juste effleuré nos possibilités et ce fut… merveilleux. L’évidence.

Je ressens une peur certaine, à écrire tout cela si un jour tu m’aimes aussi.
Mais j’ai envie de croire que non. Envie de croire que comme elle, comme ce nouveau moi qui s’esquisse, l’accueil guidera ta vie. Et puis j’ai besoin de retracer ce chemin qui va me mener jusqu’à toi.

Ce regard me promettait comme une aide pour me réparer et me montrer le véritable amour, celui où l’on n’emprisonne pas l’autre. J’aspirais à lui ressembler, par conviction, mais aussi pour qu’elle m’aime.
Et là encore, je me suis menti.

Je me suis menti, m’estimant suffisamment grande, prête à vivre cela. Je n’ai pas regardé en face la promesse faite quelques années plus tôt, de ne plus aimer, et surtout de ne plus laisser quelqu’un m’approcher, annulant d’un revers de la main ma décision de ne plus croire en l’amour, ma certitude de sa non-existence.
J’ai oublié ma peur.

Mais là où je me suis le plus menti c’est lorsque j’ai pensé pouvoir jouer sans connaitre et maitriser les règles de ce nouveau jeu, enfin surtout en restant équipée de celles d’avant.

Bizarrement, c’est dans mes sentiments d’enfant capricieuse que j’ai trouvé des ressources. Eux seuls m’ont permis de tenir bon, à cause de ce fichu espoir. Cela m’a offert du temps et j’ai beaucoup expérimenté. J’ai découvert le silence, l’absence, le manque. J’ai appris le vrai sens du mot partage, jusque dans les endroits qui font mal. J’ai perçu ce flottement permanent de l’autre autour de soi, pour ce qu’il est et non pas pour ce que l’on veut qu’il soit. J’ai compris qu’il n’était point nécessaire d’obtenir de l’amour en retour pour que le mien continue d’exister, qu’il n’était point nécessaire de vivre avec elle, de partager quelque chose avec elle pour qu’il perdure. J’ai saisi que je n’avais plus peur de la perdre puisqu’elle ne m’appartenait pas.
Seul mon amour était mien, et tant mieux, car cela personne ne pouvait me l’enlever.

Et tout a pris un sens.
L’évidence de l’aimer toujours, tu m’en excuseras.
L’évidence que cette histoire ne portera pas en elle sa propre fin, comme les autres.
L’évidence de cette insaisissable alchimie. Des mots, des corps, des bouches. Des sexes. Des cœurs.

Et silencieusement, j’aime.

Je veux surtout que tout continue. Est-ce là une peur qui se matérialise ? L’utopie propre à l’homme de croire en son immortalité et pour moi de la vivre en ne souhaitant plus aucune fin à mes relations ? Va savoir… Une seule certitude, je veux continuer de l’aimer et bientôt toi aussi, qui que tu sois, combien que tu sois. Et de cette même manière.

Car rien n’est plus essentiel, que rien ne s’arrête et que les vies dansent.

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