“Réprimandes” de Anaël VERDIER

 

Ces derniers temps, j’ai déserté un peu le blog. Accaparée par le premier jet de mon premier roman, je traverse toutes sortes de sensations, d’émotions, de résistances, et de nombreuses pensées, de nombreux doutes me transpercent aussi.

Le premier jet est un exercice sur la longueur, qui nécessite motivation, rigueur et une foi inébranlable en ce fait impossible à prouver mais soi-disant réel que ce qui doit se faire se fera, malgré moi. En cette certitude improbable qu’il faut faire confiance au processus et en accepter l’inconfort total. L’inconfort de ne pas comprendre, de ne pas savoir, de ne pas voir, de ne pas trouver cela bon, bien, suffisant, compréhensible, vrai, authentique, suffisamment conflictuel… Accepter de finalement n’être que le canal à travers lequel cette histoire passe, rester humble face à cela.

J’ai eu la bonne idée de ne pas avancer seule sur ce chemin et la chance d’avoir rencontré un coach très à l’écoute et très compétent. Il sait être soutien lorsqu’il le faut, silence quand il le pense nécessaire, et confrontation s’il comprend qu’il doit vous pousser dans vos retranchements. Et c’est agaçant, car il ne se trompe que rarement et même si cela énerve un peu de voir qu’il sait toujours avec une longueur d’avance où vous en êtes, avec lui à vos côtés, vous avancez à pas de géant sur ces deux ans de formation. Sans le voir, parfois, sans le comprendre, souvent, mais ce qui est sûr c’est que lorsque vous vous retournez et regardez le chemin parcouru, vous comprenez que ça y est, l’oiseau a quitté la branche pour apprendre à voler, enfin… Mal, avec des hésitations, mais il s’est lancé.

Ces derniers jours nous avons échangé autour de tout cela, et je lui ai demandé afin de m’aider à nourrir ce blog qui me laissait sans voix ces temps d’être mon invité. Et il a gentiment accepté.

Merci Anaël. Pour tout.

 

REPRIMANDES

de Anaël VERDIER

Anaël Verdier chuchote à l’oreille des auteurs et des artistes pour chasser les peurs et les blocages qui les privent d’exprimer leur pleine puissance créative. Il est l’auteur de L’Artiste est un athlète comme les autres (http://amzn.to/2orq5tX), un essai à vivre sur les mouvements de la créativité et l’autorisation à être soi.

 

Je suis champion de la réprimande : “tu n’écris pas assez”, “tu dors trop”, ”tu ne dors pas assez”, “tu manges trop sucré“, ”tu ne manges pas assez“, ”fais plus de sport“, ”bois davantage d’eau”, “écris plus vite”, “écris mieux”, “sois plus riche“, ”occupes-toi mieux de ton fils”… c’est une litanie sans fin de discours auto-saboteur.

Saboteur parce que pendant que je me reproche de ne pas être assez, je ne suis pas en train d’être.

Ma peur de la complaisance alimente cette constante réprimande. Et si je me laissais porter par le temps et que je réalise trop tard que j’ai laissé passer ma vie ?

Je me suis interrompu quelques minutes d’écrire ce billet, pour soigner mon rhume en dormant et en prenant un bain de vapeur, et en buvant une tisane de thym. “Et voilà, tu l’as laissé passer”.

J’abats le fouet sur mes omoplates. Je suis le capitaine du navire et le matelot supplicié pour avoir dormi pendant son quart. Je dois faire un exemple de moi.

C’est pire depuis qu’un homme d’à peine quarante cinq ans m’a dit “j’ai compris que je n’arriverais jamais plus haut, que je ne gagnerais pas plus, que je n’aurais pas de meilleur statut, alors j’ai décidé d’arrêter de lutter”. Ne pas devenir cet homme. Jamais. C’est l’impératif que je m’impose: memento mori, souviens-toi que tu vas mourir. Et que la vie n’est pas une anecdote bonne à laisser passer. Ce n’est pas une question de succès au sens social et culturel, pas une question de devenir millionaire (même si…), pas une question de devenir célèbre (même si…). Le succès auquel j’aspire est personnel et intime : réussir à faire ce que je suis seul à pouvoir accomplir, réussir, à mon échelle, à changer le monde. Ramener de l’érotisme et le désir dans le quotidien, encourager à la sensorialité et à la sensualité, soutenir l’expression artistique, la rencontre avec sa vulnérabilité et son authenticité, dire “je suis” plutôt que “je pourrais être” ou “si seulement… je serais…”.

 

Nous passons les trente ou quarante premières années de nos vies à chercher notre place dans le monde, à nous définir par rapport aux autres, aux options qui nous sont proposées. Puis nous réalisons que les cadres sont trop petits pour nous et nous réalisons “mince, je suis déjà à la moitié !” et nous pensons à notre dernier souffle et nous espérons n’avoir pas trop de regrets lorsqu’il arrivera, alors commence un compte à rebours, une tension s’installe, ravivée par chaque enterrement auquel nous sommes convié.

“Pourvu que j’y arrive à temps !”

Nous rognons sur le superflu, sur le sommeil, nous coupons sans remords les relations parasites et celles qui nous apportent trop peu, nous coupons dans les activités à temps perdu, nous resserrons notre temps comme notre attention, mais il y a toujours du vague à la vie, des jours creux, des virus qui nous clouent au lit alors que nous voudrions batailler avec la vie, donner corps et cœur à nos ambitions.

Il ne s’agit plus tant de vivre avec passion que de vivre avec vérité et avec justesse, avec sa vérité et sa justesse.

Alors dans cette course contre le temps, dans cette soif d’être, nous tombons vite dans la facilité de l’auto-réprimande. C’est simple, de se reprocher de n’avoir pas fait ce qu’il fallait pour être déjà là où nous le souhaiterions. C’est oublier qu’il nous a fallu vingt ans pour accéder au statut d’adulte. Encore quinze ou vingt ans pour développer son autonomie émotionnelle – si on y accède jamais.

Alors non, le temps n’a pas été perdu. Chaque chose a été faite en temps et en heure, mais les stratégies qui nous ont conduits jusqu’à aujourd’hui, si elles étaient valides pour nous amener à notre inclusion sociale et notre autonomie, ne le sont plus maintenant que nous voulons mettre au jour notre singularité et la vivre – Et s’il n’y a eu, s’il n’y a, s’il n’y aura qu’un seul nous dans toute l’histoire de l’humanité (hasard des combinaisons ADN et historiques oblige) c’est un impératif éthique que de vivre sa singularité.

Le flot des réprimandes naît des codes qui nous ont amenés là où nous sommes aujourd’hui, jouant petit pour ne pas faire de vagues, restant dans l’ombre pour éviter de faire de l’ombre aux autres, parce qu’avant d’avoir la solidité d’être soi, il faut parfois avoir souffert les reproches de ceux qui, luttant aussi, nous en ont voulu d’être.

Alors maintenant, nous avons ce discours ancré dans l’esprit, qui nous reproche notre singularité et – en même temps – nous pousse en direction de notre ambition (vivre en pleine lumière et sans regret). Et le flot des réprimandes est à la fois une façon maladroite de nous pousser vers l’avant et une série d’usages démodés (une version buggée de notre logiciel interne) que nous devons mettre à jour.

 

Dans cette transition entre l’apprentissage de notre autonomie et l’expression de notre singularité, il arrive que nous en oublions de prendre soin de nous, de nos besoins, de nos désirs simples, de nos envies de légèreté et de douceur et de manquer de tolérance envers nous-même.

La frontière est fine entre complaisance et tolérance, entre se laisser aller et lâcher prise, entre contrôle et maîtrise. La seconde partie de la vie, cette partie consacrée à la réalisation de son ambition d’être soi est-elle autre chose que l’apprentissage de cette frontière ? Savoir prendre soin de soi sans tomber dans l’excès, c’est aussi faire attention à son ambition.

Réussir à viser haut sans s’en vouloir de ne pas atteindre le mille à chaque tir, c’est aussi cela, vivre.

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